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La presse en ligne se (re)convertit au payant

Par Kadda SAHNINE

Publié le | 9 septembre 2009 |

money_newspaper.jpgLe monde de la presse a ceci de remarquable qu’il est un laboratoire des tendances économiques à l’ère du numérique. Comme nous l’évoquions dans un précédent billet, la presse en ligne est accablée par le culte de la gratuité dans un contexte d’effondrement du marché de la publicité en ligne, effondrement induit par le gigantesque transfert de valeur à l’œuvre entre les supports traditionnels (presse, radio, affichage, télévision) vers les supports numériques, et amplifié par la crise économique.
Le 5 Août 2009, BusinessWeek annonçait l’intention du magnat de la presse, Rupert Murdoch, de faire payer l’accès aux contenus en ligne des sites d’information de la nébuleuse médiatique News Corporation. Il s’agit d’un revirement total, à contre-courant du dogme de la gratuité théorisé par Chris Anderson, pourtant dominant dans les industries numériques. Parce qu’il concerne le plus grand empire médiatique au monde, ce revirement stratégique pourrait être le nouveau mantra de la presse en ligne.
En France, les quotidiens Libération et Le Figaro réfléchissaient déjà à un modèle payant. Libération a franchi le Rubicon le 7 Septembre dernier à l’occasion du lancement de sa nouvelle formule et Le Figaro.fr fera payer les internautes dès l’année prochaine.

La presse en ligne cherche son modèle depuis 14 ans

Une remise en perspective historique donne un éclairage intéressant et susceptible de nuancer ce revirement. Il met surtout en évidence l’extrême hésitation du secteur à opter pour un modèle économique efficient :

  • Entre 1995 et 1998, le temps était à la découverte et aux expérimentations. La plupart des grands titres, dont Libération, optaient pour la gratuité, à la différence notable de la presse économique.
  • Il y a 8 ans, en 2001, Libération prenait le cap du payant dans un contexte de restructuration. Ce revirement était considéré à cette époque comme “révolutionnaire”.
  • En 2002, Le Monde expérimentait une formule payante alors que le quotidien espagnol El Pais était totalement payant.
  • En 2003, dans le contexte d’une montée en puissance des journaux gratuits, Libération.fr cantonne l’accès payant aux archives.
  • En 2005, Le Parisien privilégiait un modèle payant.
  • En 2006, El Pais lançait “24 Horas”, une édition en ligne totalement gratuite et actualisée en permanence. De fait, le site redevenait totalement gratuit.
  • En 2007, Le Parisien optait pour un modèle mixte mais majoritairement gratuit. Le Wall Street Journal, sous l’impulsion de Rupert Murdoch, envisageait de passer entièrement à la gratuité.
  • En 2009, le patron de News Corporation estime que “l’info de qualité a un prix”. La même année, Libération fait payer l’accès en ligne à ses articles (hors dépêches AFP et blogs).
  • En 2010, Le Figaro lancera une formule payante.

Que produit la presse en ligne ? De l’information ou de l’audience qualifiée ?

Il est surprenant que cette longue litanie d’évènements ne se résume qu’à une dichotomie gratuit contre payant, alors que la voie dans laquelle tous les acteurs de la presse se sont engagés – et ce bien avant l’avènement de l’Internet – est celle de la vente d’audience qualifiée. Dans le contexte du Web, c’est le credo de la course échevelée à l’audience, fortement encouragée par les annonceurs, qui a fait de la gratuité un corollaire indispensable et, dans certains cas, du racolage médiatique une nécessité impérieuse.
Or, la multiplication des supports et la montée en puissance du Web a fait voler en éclat ce modèle : désormais, les annonceurs peuvent pratiquement se passer de la presse écrite, fut-elle en ligne, pour toucher leur public. La crise économique n’est qu’un révélateur tragique de l’impasse dans laquelle est engagé le secteur.
Il est à craindre que le passage intégral à un modèle payant ne constitue qu’un énième expédient. Pire, faire payer l’accès à de l’information “périssable” risque de dissuader le prospect de passer à l’achat, avec en ligne de mire un double échec : une chute de l’audience et une baisse des ventes.
Même si les perspectives paraissent sombres pour le secteur, les signes d’un renouveau sont encore possibles, à la marge du Web, comme le prouve l’expérience de la revue “XXI”.

Le retour au journalisme comme planche de salut

Deux ans après son lancement, la revue “XXI” est un succès de presse totalement inattendu. Il était en effet très audacieux de publier un magazine papier, trimestriel, payant, sans publicité et privilégiant les articles de fond à l’heure où toutes les nouvelles expériences journalistiques sont numériques, temps-réel, gratuites, financées en partie par la publicité et centrées sur les brèves. Une stratégie à contre-courant, mais payante, qui montre à quel point la presse traditionnelle s’est dévoyée dans la course à l’audience, au détriment du lectorat. La revue “XXI” n’est pas qu’une expérience papier. Elle se nourrit aussi du Web, crée des passerelles complétant l’offre de lecture à travers son blog, noue des partenariats notamment avec France Info qui dispose d’une offre de podcasts.

C’est peut être dans un retour aux sources du journalisme que la presse pourrait entrevoir les lueurs d’un avenir meilleur. En faisant payer à un juste prix des articles de fond, en donnant accès gratuitement à de l’information “périssable”, en refondant la périodicité de ses publications, en créant une offre et une expérience numérique innovantes, les pistes du renouveau de la presse écrite et numérique devront aller au delà de la simple conversion du tout gratuit au tout payant.

Note du 10 Septembre 2009 :
Cet article a été publié par le webzine YouVox Tech.

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A propos de l'auteur

Kadda SAHNINE
Architecte technique Java EE
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